Au sujet du texte « L'UQAM est-elle complice de l'industrie du sexe ? » - Une réponse et mise au point
Correspondante : Irène Demczuk
Publié le : 16/11/2006 à 15h42
Catégorie : Opinions
|
Retour
|
Réf : L’UQAM est-elle complice de l’industrie du sexe ? - Une mise au point
J’aimerais apporter quelques éléments de réponse à l’opinion émise par Madame Ana Popovic du Centre des femmes de Laval le 13 novembre dernier intitulée «L’UQAM est-elle complice de l’industrie du sexe ?» diffusée sur la liste et le site NetFemmes.
Ana Popovic s’inquiète que la formation organisée conjointement par l’organisme Stella, Maria Nengeh Mensah, professeure à l’École de travail social de l’UQAM et le Service aux collectivités «risque d’amener les intervenantEs du système de santé et de services sociaux à inciter les femmes à rester dans la prostitution, voire à inciter les femmes à se prostituer pour pallier à la pauvreté». Devant une affirmation aussi grossière et sans fondement, j’aimerais apporter quelques informations et spécifier le rôle du Service aux collectivités de l’UQAM dans ce projet.
Le Service aux collectivités de l’UQAM a comme mission de favoriser la démocratisation du savoir en rendant accessible des connaissances aux moyens d’activités de formation, de recherche ou de diffusion aux groupes sociaux qui n’y ont traditionnellement pas accès. Le Service répond aux demandes des partenaires sociaux désignés par la Politique institutionnelle des services aux collectivités, en l’occurrence les groupes de femmes, en créant des partenariats avec des professeurEs et en développant des projets. Entre 30 à 40 projets issus de demandes de groupes de femmes sont menés annuellement à notre Service dans le cadre du protocole UQAM/Relais-femmes. Nombreuses sont les féministes qui peuvent attester de la qualité des formations, des recherches et des colloques que nous développons avec les groupes de femmes.
Nous menons actuellement un projet de formation d’une durée de deux ans intitulé «Travail du sexe : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir et n’avez jamais osé demander». Cette formation tant par ses objectifs que son design pédagogique ne correspond pas à la description que Mme Popovic en livre dans son message à la liste NetFemmes.
Le point de départ de la formation est la préoccupation suivante : à savoir que les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe subissent couramment l’impact des nombreux préjugés de la part de la population mais aussi, malheureusement, de personnes qui œuvrent dans les domaines de la santé, des services sociaux, communautaire et des services policiers. La méconnaissance des réalités vécues par les travailleuses du sexe, les préjugés ou encore la stigmatisation, conjugués au contexte législatif actuel influencent fortement leurs conditions de vie, de travail et de santé. Cette situation favorise l’isolement, la marginalisation voire l’exclusion sociale de ces femmes et porte atteinte à leur dignité.
Comment dans ce contexte faire confiance aux services créés pour venir en aide lorsqu’on craint d’être jugée et discriminée? Comment parvenir à se faire respecter, à consulter librement un médecin, à porter plainte contre un agresseur sans crainte d’être catégorisée comme une dépravée sexuelle ou d’être victimisée? Les travailleuses du sexe comme toute autre citoyenne ont le droit à un accès aux services publics et communautaires sans préjugé. Elles devraient pouvoir bénéficier de services qui correspondent à leurs besoins, sans crainte de se faire dénoncer, harceler, mépriser ou violenter.
Parce que les travailleuses du sexe sont des femmes particulièrement stigmatisées, la formation vise les objectifs suivants :
-Démystifier le travail du sexe
-Prendre conscience des effets de la stigmatisation sur le vécu des travailleuses du sexe
-Habiliter les intervenantEs à mieux accompagner et soutenir les travailleuses du sexe dans la réponse à leurs besoins
-Travailler en partenariat avec les ressources de la communauté afin de faciliter l’accès des travailleuses du sexe aux services sociaux, de santé, policiers et communautaires.
La formation est offerte en co-teaching par Maria Nengeh Mensah et une employée de Stella, Cynthia Lee. Elle s’adresse à un public diversifié en provenance des milieux communautaires, des groupes de femmes, du réseau des services sociaux et de santé et des services policiers. Cette formation sera offerte dans de nombreuses régions du Québec et je souhaite que les groupes de femmes et les syndicats y participent avec l’ouverture d’esprit, l’empathie et la solidarité qui les caractérisent. Je suis encore une de celles, comme la majorité d’entre vous, qui croit important que des femmes marginalisées prennent la parole sur leurs conditions de vie et de travail et soient entendues dans leurs analyses de leurs situations et dans leurspistes de solution. Il ne s’agit pas d’une formation sur le débat idéologique qui opposent les abolitionnistes et les revendicatrices de statut social pour les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe. C’est une formation sur les conditions de vie et de travail des femmes qui oeuvrent dans l’industrie du sexe au Québec offerte dans une perspective de droits humains.
Le Service aux collectivités a aussi été partenaire de cet événement historique et extraordinaire que fut le Forum XXX – Célébrer une décennie d’actions, façonner notre avenir, tenu à l’UQAM en mai 2005. Il s’agissait un forum international réunissant 250 travailleuses du sexe et organismes qui leur viennent en soutien de cinq continents. Contrairement à Mme Popovic, j’ai eu la chance de participer à ce Forum, d’écouter, de partager, d’être touchée par le discours des participantes et de voir se développer un mouvement social à caractère féministe et international qui revendiquent des droits humains fondamentaux pour les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe.
Je veux rappeler, contrairement à ce qui en fut dit sur la liste NetFemmes en 2005 et depuis, que ce forum visait le renforcement des capacités des travailleuses du sexe et le partage d’expertises. Le premier critère de participation était d’être travailleuse du sexe ou d’œuvrer dans un organisme qui les représente. Ainsi, plus de 75% des places étaient réservées pour elles et 25% des places pour des représentantEs d’organismes ou des expertEs qui partagent une perspective de droits humains sur le travail du sexe. L’objectif de participation fut atteint et les résultats furent considérables. Quant à la subvention de 270 000 $ accordée à ce projet par Santé publique Canada, elle fut obtenue, dans les règles de l’art, grâce au travail partenarial du comité aviseur, elle fut gèrée de façon serrée et adéquate pour un projet d’une durée de près de deux ans et non pas de quatre jours comme le laisse entendre le texte d’Anna Popovic. Personnellement, je n’ai jamais compris pourquoi on a fait si grand cas dans le mouvement féministe des critères de participation à ce forum qui visait le partage du vécu de stigmatisation dans des contextes sociaux et législatifs différents, de même que des conditions de travail, de vie et de santé dans une perspective d’empowerment. S’objecterait-t-on de la même façon si des femmes lesbiennes, assistées sociales ou toute autre catégorie de femmes marginalisées décidaient d’organiser un événement leur permettant de se regrouper entre elles, de prendre la parole, de développer une analyse de leur situation et des pistes d’actions pour l’avenir?
Beaucoup de choses resteraient à dire sur la désinformation orchestrée par certaines féministes concernant cet événement. Pour ma part, je tiens à souligner combien la participation à ce forum fut un événement marquant dans ma vie de féministe. Voir et entendre des travailleuses du sexe de l’Inde, de la Thaïlande, d’Israël, de Nouvelle-Zélande, d’Argentine et de bien d’autres pays réclamer à visage découvert, sans peur et sans honte, le respect de droits humains fondamentaux pour elles et leurs consoeurs tels le droit à la vie, à la sécurité, à l’égalité et à la dignité. C’est une leçon de courage qu’on n’oublie jamais. J’ai assisté aussi au pire : en étant confrontée à des pressions visant à faire annuler l’événement à l’UQAM et en palliant, comme responsable de la logistique, au vandalisme d’affiches et de matériel perpétré lors du Forum par une poignée de personnes se désignant comme féministes.
Dans ce contexte, je pense à l’équipe de Stella qui affronte ce genre de tempête tous les jours. Je tiens à les féliciter pour leur travail assidu en matière d’éducation et de défense des droits humains qui leur a valu récemment un prix décerné par Human Rights Watch et le Réseau juridique canadien VIH/sida.
En espérant que cette mise au point puisse contribuer à mieux faire connaître les objectifs de la formation conçue dans le cadre d’un partenariat entre Stella, la professeure Maria Nengeh Mensah et le Service aux collectivités.
-- Irène Demczuk
[ Consultée 1406 fois |
Google sur le sujet! (+ d'infos)
Translate in english
Servie en
0,888 seconde(s)